1 Les ballons rouges.Neuf heures. Les rues de Palerme s'éveillent avec lenteur. Le silence est tombé comme une chape sur la ville, entre la via Roma et la via Maqueda. On est loin du vrombissement de la veille au soir des quatre vingt machines du club Harley Davidson et de ses chapitres de Hells Angels ou autres Bandidos siciliens. Une légère brume noie le ciel et enrhume les nuages. Au loin le palais des normands et la chapelle palatine, joyaux de pierre, peinent à s'extraire de l'arrière plan sombre et silencieux des montagnes.
Au matin apaisé le quartier est calme et studieux. Fenêtre sur le ciel. Sicile pays de fenêtres. La rue de droite c'est la rue des vélos. On les répare, on les bricole, on les détord, on les vend. Sous le balcon c'est la rue des ballons. A cette heure là, il n'y a aucun passage et le marchand du dessous a garé sa voiture au milieu de la rue. C'est un grand break gris. Patiemment il entasse les ballons en plastique colorés dans des sacs. Aller-retours avec la boutique. Il entasse les sacs dans la voiture. Un café à la fenêtre sur le ciel. Les domes rafistolés aux céramiques de couleurs se répondent en clochetant quelques notes sourdes qui font vibrer l'air.
L'homme se gratte la tête car il ne sait plus comment faire entrer plus de ballons . Il a ficelé, avec une lanière jaune, d'une façon qui semble bien aléatoire, trois sacs sur le toit. Il ouvre à nouveau la porte et tente d'y forcer un nouveau sac. Il pousse et il force car il faut tout livrer aujourd'hui.
Un motard vétu et casqué de noir vient de rentrer dans la rue. Il voudrait passer et attend. Son moteur d'acier aux reflets métalliques tourne au ralenti. Le marchand continue son manège. Il force encore. Les ballons vont ils éclater ? Le motard klaxonne. Il voudrait passer. Il faut forcer pour que tout rentre. Et il y a a encore d'autres sacs. Klaxon et gestes de la main. Je dois passer. Le marchand abandonne ses ballons pour lui faire signe qu'il y a beaucoup de place sur les trottoirs. Ils sont dégagés et il peut passer par là. Sans oter son casque le motard lui signifie d'un mouvement bref que c'est dans la rue qu'il veut passer. Il ne passera pas par les trottoirs. D'un gest làs le marchand lui fait signe qu'il n'a qu'à se débrouiller et reprend son labeur. Il pousse avec les deux bras pour dégager de la place.
Le motard s'avance d'un métre, en s'aidant des pieds, et s'approche du marchand sans descendre de sa machine. Il sort un couteau. Coup de poignard. Eclair du métal. L'homme tombe au sol. Le sac de ballons rouges a éclaté et se répand sur le bitume. Le motard a reculé sa moto pour bien se repositionner derrière la voiture en prenant bien garde à ne pas écraser de ballons. Il attend les carabinieri qui vont enfin bientot dégager la rue.
2 Symphonie sur le port.C'est la fin d'après midi sous un soleil qui brule et cogne rudement sur le béton du môle jusqu'à en faire éclater les joints. Les grands bateaux qui traversent pour le continent sont amarrés sur le quai et leurs diesels s'échauffent doucement dans un ronronnement qui berce les vagues. Leurs grandes coques blanches fraichement repeintes brillent sous l'éclat du soleil. Par moment une vitre qui s'ouvre réfléchit un rayon violent comme le pinceau d'un phare qui éblouit la jetée.
Les mouettes se laissent porter dans l'air profitant de courants ascendants invisibles à l'oeil. Cris rauques qui mettent en joie.
De l'autre côté du port le bateau des douanes s'engage en marche arrière. Il marche vite. Son pont est couvert de touristes avec leurs appareils photos en bandoulière. Une visite officieuse de la baie qui va rapporter de l'argent de poche aux douaniers. Le capitaine s'achèterait bien une Alfa Roméo.
C'est bientôt l'heure d'appareiller. Soudain du premier géant surgit le mugissement d'une sirène. Comme une impatience à être en mer. Le deuxième lui répond avec une tonalité plus profonde. Nouveau lacher de vapeur plus long du premier. Le bateau des douanes s'y met aussi. Concerto sur le port. Double croche. Trille. Deux blanches, une noire. Double croche. Les mouettes se sont tues intriguées. Elles n'ont jamais vu ça. Le douanier aux commandes, sans doute accaparé à rester dans le rythme de cette symphonie aquatique, a oublié qu'il était en marche arrière. Les masses blanches se rapprochent dangereusement. Un cri. Il freine brutalement. Trop. Une femme est tombée à la mer.La sirène se fait plus lugubre. On jette une bouée. Les touristes se bousculent pour prendre des photos depuis le pont.
Dans le silence enfin revenu, sans un mot, les étraves blanches s'extirpent du quai et fendent la mer vers le continent en laissant, derrière elles, une grande trainée de mousse blanche. Sur le pont tous les téléphones sont brandis vers la bouée pour prendre encore d'autres photos. Cela fera une belle histoire à raconter ce soir. Les douaniers s'affairent avec des gaffes. Il va falloir rentrer au port. l'Alfa Roméo attendra encore un peu.
3 Les messages de Gangi.La longue traversée, sur l'autoroute qui domine sur des dizaines de kilomètres, portée par des milliers de piliers et d'aqueducs, les collines et les plaines en contrebas, s'achève. Le travail tétu et herculéen nécessaire à la construction de ces ouvrages donne la mesure de l'étendue des terres des anciennes latifundias du temps où régnait la main de fer des seigneurs sur le col des journaliers et du pouvoir plus actuel des forces occultes qui plongent les mains dans les caisses des chantiers publics. Enfin, la route tournoie, en boucles serrées, qui s'enroulent sur elles mêmes. Il faut s'arrêter pour jouir de la vue sur la ville de Gangi qui dévore la colline.
Là haut, à côté des ruines du chateau qui dominent la ville, se trouve la plus coquette des auberges. Une petite cour sur la rue avec des chaises, quelques tables, un parasol. Des fleurs dans de petits bacs aux fenêtres. De l'eau qui coule de la bouche d'une petite fontaine en poterie émaillée. Une vue qui s'élance vers la plaine. Un terrain vague attenant vient, malheureusement, dénaturer la beauté silencieuse de l'endroit. On y trouve, pêle mêle, une carcasse de voiture brulée, quelques chaises cassées, un trou qui ressemble à une tranchée et quelques poubelles.
Le propriétaire s'approche avec les verres demandés qui tintent sur son plateau.
- Merci l'ami. C'est très beau chez vous ! Quelle vue ! Dommage que ce ce terrain à coté...
- A coté ... ? Oui je sais...c'est ma voiture mais je ne peux pas y toucher.
- Vous ne pouvez pas y toucher ?
- Comprenez...ils l'ont brulé... et le trou c'est aussi un message pour moi... Vous comprenez je refuse de payer le pizzo...
Il se fait tard et il est l'heure de repartir. Un dernier regard sur la ville silencieuse et figée avant de reprendre la voiture. Le rétroviseur droit a disparu. Un autre message ?