Saturday, April 23, 2011

Nadia

Nadia, l'interprète imposée par le gouverneur, faisait triste figure.

Tony remarqua qu'elle avait fait couper ses cheveux. Les mèches courtes restantes donnaient à son visage un air halluciné. Elle lui tendit une nouvelle pile de documents à signer. Il ne parvenait pas à se faire à l'écriture cyrillique avec tous ces lettrages faux amis. Elle lui dit que c'étaient les mêmes que ceux qu'il avait signé la semaine précédente mais qu'il y avait eu une erreur et qu'il fallait tout reprendre à zéro.

- "Just for you to know" ajouta t elle à nouveau.

Tony maugréa et reprit, résigné, la fastidieuse besogne : nom, prénom, deuxième prénom, troisième prénom, adresse, numéro de passeport, numéro de visa...Encore une fois il allait signer des documents auxquels il ne comprenait rien sur la foi des traductions de Nadia.

Il lui demanda des nouvelles de Zulfia, à la triste figure. Elle n'en avait pas non plus. Tony avait appris incidemment la veille que le mari de Zulfia s'était fait assassiner deux ans auparavant par la mafia. Cela expliquait peut être la tenue constamment noire de Zulfia. Son coeur de pierre noire. Le noir du charbon avait d'ailleurs l'air d'avoir déteint sur la ville aux dix mines et cinquante goulags. Noir et gris, grisaille et noirceur.

Une fois les documents signés, Tony se fit déposer en taxi au centre ville. Le chauffeur, un étudiant faisant des extras, sidéré de voir un occidental dans sa voiture et occupé à s'essayer à quelques mots en anglais, brula plusieurs feux rouges. Tony lui laissa un gros pourboire. Puis Tony erra quelque temps à la recherche d'une terrasse mais le froid était trop brutal pour qu'elles soient ouvertes. Sur le bas coté des ouvriers cassaient la glace des trottoirs à coups de barres de métal en sifflotant. Tony se retrouva, sans y prendre garde, dans un quartier de vieilles isbas de bois, rongé par quelques riches villas de briques ceintes de barbelés. Devant l'une d'entre elles plusieurs femmes, assez jolies, faisaient la queue. Curieux Tony entra. Sur la droite il y avait de grands sacs en plastique pleins de cheveux et sur la gauche deux coiffeurs officiaient à la chaine sans un mot.

Des cheveux pour quelque menue monnaie. Sur l'un des sacs était inscrit, en anglais, "venitian blond" et Tony comprit soudain l'air halluciné ce matin de Nadia. Un chant lancinant, jailli du minaret de la mosquée, perça soudain le silence. Glaçant. Mais il allait en falloir plus pour le décourager.

3 comments:

Laudith said...

Comme quoi souvent la vie n'est pas facile pour certaines et qu'elles doivent, pour se nourrir, sacrifier leur belle chevelure contre un peu d'argent.

Merci pour ce bel instant de lecture.

Belle fin de journée.

Anonymous said...

Je voulais simplement faire un bref commentaire pour dire que je suis content d'avoir trouvé votre blog. Merci

Cécile Delalandre said...

Ces sacs de cheveux et ce "chant lancinant, jailli du minaret de la mosquée" tintent et convergent vers la pesante atmosphère de ce récit magnifique décrit... Encore une fois on marche dans les pas de Tony... tu nous embarques, mais où? ... la suite, vite! *_*